MerveilleuseChiang-Mai

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SOUPE A LA GRENOUILLE (LA)

LA SOUPE A LA GRENOUILLE.

 

 

 

Le récit qui va suivre n'est pas à proprement parler un conte, bien que je l'ai déniché dans un petit recueil intitulé ''Contes du Lanna''. (*)

 

En effet, cette narration ressemble beaucoup plus à une bonne blague que se racontent des amis entre eux, pour rire aux dépens d'une tierce personne.

 

D'ailleurs l'histoire ne connaît aucun rebondissement, aucun mystère, seule sa chute lui donne toute sa saveur.

 

 

Cependant cette anecdote me plaît bien, parce qu'elle témoigne du tempérament, à nul autre pareil, des habitants de Chiang-Maï et du Lanna.

 

Dans cette région tout est pris au premier degré. Rares sont les gens qui, d'emblée et pris à froid, sont capables de faire la différence entre ce qui est dit sérieusement et ce qui est dit pour déclencher le rire.

 

Et si ces gens sont ainsi, ce n'est surtout pas par manque d'humour. Mais tout simplement parce qu'ils ont reçu une éducation différente de la nôtre et qu'ils n'ont pas le même mode de fonctionnement intellectuel.

 

 

Alors quand un Farang s'adresse à une personne originaire du Lanna, il doit faire très attention à ce qu'il dit.

 

Car sous le prétexte de plaisanter, ou de faire un bon mot, il peut blesser sans le vouloir. Dans cette région, toutes les paroles sont prises pour argent comptant !...

 

 

Cependant, dans cette histoire, le ''héros'' en tient quand même une sacrée couche, et c'est sans doute pourquoi il est ''Khamou'' et non pas Yuan … du Lanna. Mais … lisez plutôt !....

Il était une fois, voilà bien longtemps, un tout petit village perdu au fin fond des rizières et comme pris en étau entre ses champs de riz et la montagne voisine.

 

Comme dans tous les petits villages, la vie y était paisible, et sans surprise.

 

Chaque fois que le soleil se levait, chacun partait à sa tâche, ou était déjà au milieu de son champ. Et chaque fois que l'astre du jour se couchait, chacun terminait ses travaux en cours.

 

 

À choisir entre le lever et le coucher de ''Phra Athit'', toutes les jeunes filles du village préféraient son coucher. Car c'était un moment délicieux, celui où le soleil disparaissait de l'horizon, juste après le repas. Elles se retrouvaient alors toutes sous la véranda (1) du petit village.

 

Et là, tout en papotant, chacune d'elles s'occupait à de petits ouvrages, comme filer du coton.

 

Mais chacune d'elles jetait aussi des regards furtifs et discrets, toujours dans la même direction, mais vers un lieu différent selon la jeune fille !...

 

Car en fait, si elles se réunissaient, c'était beaucoup plus pour attendre leurs amoureux et les écouter que pour se livrer à des petits travaux dont elles se seraient volontiers passées.

 

Cependant, ces petites activités à l'heure du soir duraient depuis si longtemps déjà que de génération en génération tout le village avait fini par croire en leur nécessité.

 

D'ailleurs personne n'y trouvait à redire. Et leurs mères, ou leurs grand-mères, auraient eu mauvaise grâce à le faire !

 

Car de leur temps déjà, elles aussi se retrouvaient sous la ''véranda'' … pour les mêmes raisons que leurs filles ou petites filles !...

 

C'était donc comme une coutume locale !...


Lorsque les garçons arrivaient, c'était toujours par groupes de deux ou trois. Car ils étaient beaucoup trop timides pour se présenter seuls. 

 

Néanmoins, c'était à celui qui se ferait le plus remarquer. Et comme certains d'entre eux ne pouvaient pas parler haut et fort sans se mettre à rougir comme des piments, ils venaient avec un instrument de musique.

 

C'était une façon comme une autre d'attirer l'attention d'une jeune fille. D'autant que certaines d'entre elles étaient beaucoup plus sensibles aux instrumentistes qu'à leur musique !...

 

Alors commençait une soirée pour chanter les sempiternelles chansons que tout le monde connaissait, pour les avoir apprises … dans le ventre de leur mère.

 

Parfois, quelques gamines et gamins turbulents venaient perturber la soirée. Mais très vite ils étaient rabroués. Seuls les plus discrets pouvaient rester. Car l'accès à la véranda à cette heure était réservé aux seuls et futurs époux.

 

Donc, lors de ces réunions sous la véranda tout le monde chantaient, racontaient ses petites histoires de la journée, et riait tout en se jetant des regards qui en disaient longs sur les désirs et les intentions de chacun.

 

Et puis tout d'un coup, comme par magie, et sans très bien qu'on sût pourquoi, tout s'arrêtait.

 

Les jeunes se levaient, trépignaient un peu avant de partir, et puis lorsque certains garçons se montraient trop timorés, les jeunes filles en mal de compagnon se disaient effrayées de rentrer seules chez elles !....

 

Alors de nouveaux couples se formaient.

 

Car les ''vieux couples'' de plus d'un jour s'étaient éclipsés depuis longtemps. Sans doute parce qu'ils étaient pressés de se dire dans l'intimité ce que les autres n'avaient pas à entendre, et surtout … n'avaient pas à voir !...


Dans le hameau voisin vivaient des bûcherons qui passaient leur vie à abattre des arbres ; et des ''mahouts'' (2) qui allaient et venaient avec leurs éléphants pour tirer les troncs.

 

Ces travailleurs de la forêt étaient d'origine Thaïe, Karen ou ''Khamou''. (3) Et parmi eux, bien évidemment, il y en avait qui étaient à la recherche d'une épouse !...

 

Hélas dans le hameau où ils vivaient, il n'y avait pas de jeunes filles à marier, et encore moins de véranda.

 

Alors bûcherons cornacs et mahouts, avaient pris eux aussi l'habitude d'aller chaque soir sous la véranda de notre village.

 

Et bien leur en avait pris, puisque quelques-uns d'entre eux avaient trouvé une jeune fille à courtiser et même à épouser.

 

 

 

En ce temps là, la coutume voulait qu'une jeune fille qui se faisait courtiser écoutât son soupirant, qu'il fût ou non à son goût.

 

C'était une question de politesse et de savoir-vivre.

 

Hélas, la politesse et le savoir-vivre demandaient parfois beaucoup d'efforts à certaines jeunes filles. Ce qui fut le cas dans la présente histoire !...

 

 

Parmi les fileuses de coton, il y en avait une dont la beauté attirait tous les regards.

 

Car elle portait la tête haute, ses traits étaient d'une finesse incomparable, et lorsqu'elle se levait elle donnait l'image d'un génie surgissant des eaux couvertes de lotus.

 

Alors bien sûr, tous les garçons n'avaient d'yeux que pour elle. Mais si certains s'étaient vite fait une raison, il y en eut un qui ne douta de rien !....


Ce garçon, du genre très entreprenant, venait du hameau d'à côté. Et … c'était un Khamou !...

 

Or, pour les gens du Lanna dire que c'était un Khamou, c'était, et c'est encore, tout dire !...

 

 

 

Bref, cet homme était tombé amoureux fou de la belle fileuse, et persuadé de la réciprocité.

 

Alors tous les soirs le Khamou accaparait la jeune fille.

 

Il lui racontait des histoires dont elle n'avait que faire. Et pour ne pas rire de ses talents de poète elle devait se mordre les lèvres.

 

Mais pire, à cause de cet importun, son amoureux n'osait plus venir la courtiser.

 

 

Alors plusieurs soirs de suite, elle tenta de faire comprendre au fâcheux, mais en y mettant les formes, qu'elle avait déjà un amoureux et qu'elle aurait aimé qu'il fût prêt d'elle.

 

Hélas, il n'y a pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.

 

Car même en disant au Khamou, et sans ambages, qu'elle était lassée de ses assiduités, celui-ci ne désarmait pas !...

 

 

 

Un soir, alors que la véranda s'était vidée depuis des heures, le Khamou lui, était toujours à raconter ses fadaises à sa soi-disant … ''amoureuse''.

 

Mais ce soir-là, excédée comme jamais, la fileuse de coton ne pensait qu'à lui demander s'il n'avait pas mangé de la pomme de jacque, qui n'est autre que le fruit du jacquier, ou de l'arbre à pain dur.


Dans le Lanna, quand on demande à quelqu'un s'il a mangé de la pomme de jacque, un fruit qui peut peser jusqu'à trente kilos à lui tout seul, c'est lui faire comprendre qu'il s'incruste, qu'il ennuie, qu'il fait perdre son temps à tout le monde, et qu'il serait temps qu'il tire sa révérence.

 

 

La jeune fille était si respectueuse d'autrui que le fait d'avoir eu cette idée la remplit de honte. Mais le Khamou, en la voyant confuse, crut voir des encouragements. Et l'ennuya de plus belle avec de nouvelles imbécillités.

 

Alors, sans doute très fatiguée d'entendre les niaiseries de son soupirant à la noix de coco, tout d'un coup la belle se mit à penser à haute voix et à dire, à sa grande surprise :

 

- Ce soir vous avez encore mangé, et beaucoup plus que     d'habitude, du fruit de l'arbre à pain dur !...

 

L'amoureux transi, ou le grand benêt, c'est au choix, tout surpris d'entendre la voix de celle pour qui son cœur battait à cent à l'heure lui répondit alors, heureux d'avoir un nouveau sujet, pour faire durer l'entretien :

 

- Perdu !... Ce soir j'ai mangé de la soupe à la grenouille !

 

 

 

(1)  Une Véranda est une sorte de cour couverte qui est
      adossée à une maison. Elle est donc sans cloison sur
      trois de ses côtés et peut se trouver en rez-de-
      chaussée comme en étage.

(2)  Les mahouts sont comme des cornacs. Ils font
      travailler les éléphants.

(3)  Les Khamous sont originaires du Laos, en particulier de la région de Luang Prabang.

 

(*)   C'est un recueil signé Maurice Coyaud qui présente des thèmes d'histoires, mais sans les développer, propres au Lanna. Tous les sujets lui ont été donnés par Supapora Apavacharut et Roger-Anatole Peltier.

 



02/09/2009
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